| Laurel Tariq et Oliver Hassan ont une conception assez différente, en apparence de l' "islam modéré". A notre avis, il se foutent plutôt de notre gueule, avec la bénédiction des pacifistes, gauchistes, et autres donneurs de leçons, lesquels ne connaissent pas le Coran, ou alors l'ont lu à l' envers dans une "école coranique" talibane... |
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Quand l’éducateur les a convoqués à la
fin de l’entraînement, les gosses du Star Sècheron, petit club de
football de la banlieue de Genève, n’ont pas tout de suite compris. «Tariq
est votre nouveau camarade, je vous demande, sous la douche, de ne pas
vous moquer de lui.» Qu’a donc le jeune garçon, alors âgé de 8 ans,
qui pourrait provoquer les railleries de ses copains de jeu? Il doit,
selon sa religion, ne pas se montrer nu devant «les autres»… La scène se
déroule en 1970, dans une Suisse endormie et prospère. Très vite, les
gamins, après avoir un peu ricané, oublient la «différence» de leur
camarade. Pour une simple raison: ballon au pied, il fait des
étincelles. Ses parents sont musulmans? Ils viennent d’Egypte? Peu
importe. Sur le terrain, Tariq Ramadan joue collectif et fait marquer
des buts. Son modèle? Pelé. Son équipe fétiche? Le Brésil. Il passe par
plusieurs clubs, l’Etoile Carouge, le Football Club de Perly. Il joue
même une saison au Servette de Genève. Son poste de prédilection: demi
centre. Un poste stratégique, celui de passeur, de chef d’orchestre. En
1972, il gagne un tournoi technique où ses qualités de jongleur
apparaissent au grand jour. A cette occasion, il se fait photographier à
côté de la star mondiale anglaise, Bobby Charlton. Bien sûr,
l’Angleterre n’est pas son pays favori. Pas seulement à cause du style
de jeu des «canonniers de Sa Majesté». Chez lui, depuis sa plus
tendre enfance, on lui a raconté l’histoire de sa famille. Une longue
saga de sang et de larmes. Un roman politico-religieux long comme le
siècle, tumultueux comme une crue du Nil. 1928, quelque part sur les
bords du canal de Suez, à Ismaïlia, dans l’Egypte sous domination
coloniale britannique, un petit instituteur très pieux rêve de bouter
les Anglais hors de son pays. Il s’appelle Hassan el-Banna. Le jeune
enseignant égyptien est convaincu que la libération de son pays ne peut
passer que par un renouveau radical de l’islam. Il fonde alors les
Frères musulmans, se découvre un organisateur redoutable et parvient à
rassembler «50000 fusils» en quelques mois. Le jeune Tariq
connaît cette légende sur le bout des doigts, car Hassan el-Banna est
son grand-père. Dans les années 1940, l’aïeul fait de l’organisation,
qu’on appelle la Confrérie, une puissance politique de premier ordre,
menaçant la monarchie égyptienne, harcelant «l’occupant anglais».
Hassan el-Banna prend le titre de Guide suprême et se révèle être un
chef au charisme incontesté. A ses côtés travaille un secrétaire
empressé et brillant, un certain Saïd Ramadan, à qui il accorde la main
de sa fille, Wafa. La dynastie des El-Banna est née. Tariq en est le
dernier rejeton.
Pour beaucoup, la Confrérie est aux musulmans ce que l’Opus Dei est aux chrétiens, une organisation fondamentaliste, élitiste, au mode de fonctionnement opaque. Les «frérots», comme on les surnomme très vite, ont une particularité: ils tentent d’inventer un islam socialiste, concept obscur dont on ne sait vraiment s’il s’appuie sur le national-socialisme allemand ou sur la pensée léniniste. Une chose est sûre: leur ennemi principal est le matérialisme athée, la religion d’Etat de l’URSS. Autre cible des disciples d’Hassan el-Banna: la laïcité, mode de pensée typiquement «colonial». Ainsi, dès le début des années 1950, en pleine guerre froide, les frérots, surnommés aussi les «francs-maçons de l’islam», se découvrent un puissant allié: les Etats-Unis. Les Américains voient dans ces fanatiques religieux d’un nouveau type le rempart contre le nationalisme arabe soutenu par Moscou. Ils les financent à travers diverses officines de lobbying. Parmi les bénéficiaires de la manne américaine, il y a Saïd Ramadan. Le gendre d’Hassan el-Banna, après la mort de son beau-père, assassiné le 12 février 1949 par la police secrète du roi, fait figure d’héritier. Mais il n’est pas nommé Guide par la Confrérie car il est encore beaucoup trop jeune, il n’a que 22 ans. Il est avocat et a un beau palmarès d’activiste derrière lui. Un an plus tôt, en 1948, il a participé en première ligne à la défense de Jérusalem – Al-Qods pour les musulmans – face aux troupes juives. Il a été à deux doigts d’être désigné maire de la ville, mais il a préféré partir pour le Pakistan, le tout nouvel Etat islamique «offert» à la communauté musulmane pour faire contrepoids à la création d’Israël. Saïd Ramadan devient une espèce d’ambassadeur itinérant de la toute nouvelle république verte. Il n’est pas le chef suprême des Frères musulmans, il est beaucoup plus: il est le légataire d’Hassan el-Banna, celui qui a épousé sa fille. Son aura est donc immense. D’autant qu’aucun successeur du Guide d’Ismaïlia ne parvient à éclipser le fondateur du mouvement. Son ombre tutélaire hante toutes les réunions de la direction. Et, bien sûr, les Ramadan rêvent de fonder en Egypte une nouvelle république islamique. L’arrivée au pouvoir du colonel Nasser, en 1952, bouleverse tous les plans. Une guerre sans merci se livre entre lui et les Frères musulmans. Des centaines de militants sont arrêtés et persécutés. Plusieurs chefs sont pendus. Saïd Ramadan est expulsé d’Egypte. Le raïs veut éradiquer le «mal intégriste» et ne lâchera plus l’héritier d’Hassan el-Banna. Trop dangereux, trop populaire. Il est même hanté par lui, comme s’il y avait une affaire personnelle entre les deux hommes, qui se connaissent bien. Le jeune avocat islamiste, à 28 ans, fuit en Syrie, en Jordanie, puis s’installe, un temps, en Arabie Saoudite, où il participe, en 1961, à la fondation de la Ligue islamique mondiale, organisme chargé de diffuser la dawa, la foi islamique, dans le monde. Les Frères musulmans, pourchassés en Egypte, débarquent en masse au pays de l’or noir. De nombreux prédicateurs, enseignants, intellectuels, ingénieurs, cadres techniques, «colonisent» le pays et imposent peu à peu leur idéologie. Les frérots deviennent les précepteurs des enfants des nouveaux riches de la péninsule Arabique. Parmi eux, il y a un certain Oussama Ben Laden. Saïd Ramadan, lui, aurait pu couler des jours tranquilles chez les princes wahhabites, mais il choisit d’émigrer vers l’Europe. Il persuade le futur roi Fayçal de financer un grand projet d’islamisation du Vieux Continent. Il part à Munich, où il crée un premier centre islamique, puis trouve refuge à Genève. Sur les bords du lac Léman, il fonde, en 1961, un nouveau centre islamique dont la raison sociale est la «lutte contre le matérialisme athée». Il retourne en Allemagne, à Cologne, passer un doctorat de droit dont le thème est la jurisprudence de la charia. L’année suivante, Tariq naît à Genève. Au fil des ans, l’enfant amoureux du foot carioca se rend compte que sa famille n’est pas tout à fait comme les autres. Il y a, bien sûr, la religion, le respect des règles, les cinq prières, le jeûne, mais il y a aussi autre chose. Les Ramadan vivent dans le quartier de Varembé, tout près des Nations unies. Déchu de la nationalité égyptienne, inculpé de haute trahison, Saïd Ramadan vit dans la hantise de l’attentat, ou de l’enlèvement. Un jour, il échappe même à une tentative de kidnapping, organisée par les services secrets égyptiens. C’est dans ce climat de peur et de tension que le jeune Tariq grandit au pays du chocolat et du secret bancaire. Alors, pour oublier, il joue au ballon comme un forcené. Il multiplie les activités sportives, fait de la compétition de demi-fond, le 2000 mètres, devient joueur de tennis classé. Pour arrondir ses fins de mois, il est moniteur de ski, tout en continuant de jouer au foot, avant de devenir entraîneur du club de Perly. Durant son adolescence, il tente de s’éloigner du drame égyptien, de ce père, roi déchu et blessé, qui vit dans la nostalgie d’une terre perdue. Il envisage même d’être joueur professionnel. Mais son histoire est plus forte que l’attachement à une petite boule de cuir. Elle le rattrape au milieu des années 1980. A Genève, où il enseigne au lycée, il organise des voyages de solidarité avec le tiers-monde. Il crée une association, Coup de Main. Avec des petits groupes d’élèves du collège public de Grande-Couronne, il part pour le Mali, le Sénégal, le Burkina-Faso, le Brésil. «Là, j’ai eu la chance de rencontrer Dom Helder Camara, l’évêque de la théologie de la libération. C’est une époque où je milite aussi au sein de la Famco (Fédération des Associations des Maîtres du Cycle d’Orientation), un syndicat enseignant de gauche. J’étais très actif. Le Parti socialiste genevois et les écologistes m’ont proposé de venir chez eux. J’ai longtemps hésité.» Il ne le cache pas: à cette époque Tariq Ramadan est à deux doigts d’être un militant de gauche classique. La religion n’est encore pour lui qu’une affaire de famille, de «sphère privée». Il ne parle pas parfaitement arabe et cherche sa voie. Il part en Inde, au Tibet, où il croise le dalaï-lama. Il est «en recherche». Un événement va le faire basculer définitivement. «Au retour de mon voyage au Brésil, six mois plus tard, un des adolescents du groupe, un gosse formidable, plein de vie, enthousiaste, est mort d’une overdose. Je l’aimais beaucoup. Il s’appelait Thierry. J’ai été bouleversé par sa mort.» Révélation? En 1987, il prend la décision de s’engager définitivement dans la politique. Il se marie avec Isabelle, une jeune Franco-Suisse, catholique, de père breton. Comment Saïd Ramadan, le père si religieux, va-t-il recevoir «l’étrangère»? «Il lui a demandé si elle connaissait les textes fondamentaux du christianisme, raconte Tariq Ramadan. La réponse fut non. Alors, mon père lui a offert plusieurs livres catholiques, pour qu’elle agisse en toute conscience.» Quelque temps plus tard, Isabelle devient imam et accepte de porter le voile. Le couple s’installe aux Avanchets, dans la banlieue de Genève. Tariq s’engage dans un activisme effréné. Il est partout. A la Fédération genevoise de Coopération, organisme qui propose des voyages dans le tiers-monde. Il part au Soudan et rencontre Hassan Tourabi, le mythique Frère musulman qui rêve de faire de l’Afrique un vaste continent islamique. Avec ses frères Bilal et Hani, il donne régulièrement un coup de main au socialiste Jean Ziegler, lors des campagnes électorales. On voit les frères Ramadan coller les enveloppes à la permanence du député suisse. Ils soutiennent aussi sa femme, Erica Deuber-Pauly, militante du Parti du Travail, une organisation d’extrême-gauche. Hani et Bilal sont enseignants eux aussi et militent au même syndicat que Tariq. Le premier est le directeur du centre islamique créé par le père. Bilal, lui, a une passion dévorante: les serpents. Il a ouvert un vivarium à Meyrin, dans le canton de Genève, l’Ellipsoïda, où il s’occupe de ses reptiles avec passion. L’aîné de la famille, Aymen, qui a dix ans de plus que Tariq, est un neurochirurgien illustre. Spécialiste mondial de la moelle épinière, il est le véritable chef de la famille. C’est lui qui s’occupe des publications du père. Il en écrit les préfaces. «C’est un homme exceptionnel, souligne Erica Deuber-Pauly. Il est un praticien hors pair, à la pointe de la technicité, de la modernité. Et, en même temps, dès qu’on aborde la religion, il se découvre un fondamentaliste pur et dur. Je suis stupéfaite par cette cohabitation singulière.» Aymen Ramadan est aussi un médecin humanitaire qui part dans le tiers-monde, avec des ONG islamiques, opérer gratuitement, en particulier au Soudan. Pour Tariq, il est le modèle, la référence. Il est aussi d’une très grande discrétion. Divorcé, marié à une Soudanaise, il partage, avec ses frères et sœurs, l’héritage de la dynastie El-Banna. Il préside le conseil d’administration du centre islamique de Genève, dans lequel tous les membres de la famille apparaissent, y compris la mère, Wafa, fille du Guide suprême, très présente dans le quotidien du centre, appelé les Eaux-Vives. Que fait-on exactement dans cet établissement religieux? Des prêches, bien sûr, mais aussi des activités sportives, pédagogiques, caritatives, à la manière des patronages catholiques. Les services secrets suisses murmurent que le deuxième étage des Eaux-Vives sert souvent de lieu de rendez-vous à des islamistes radicaux du GIA ou à des «Afghans» terroristes. Mais ils ne font que murmurer. Ils susurrent aussi qu’à la fin des années 1980 les Frères musulmans ont confié à Tariq, le cadet de la famille, la mission de devenir leur représentant officieux en Europe, et de réaliser le rêve du père: implanter l’islam au cœur de la modernité, en Europe et, par la suite, aux Etats-Unis. Tariq serait-il un agent d’une nouvelle internationale, un commis voyageur de l’Islaminter? «Il faut arrêter avec ces fantasmes, s’insurge Tariq Ramadan. Je suis un indépendant, j’ai des différends doctrinaux avec les Frères, même si un de mes oncles, Al-Islam el-Banna, est un des membres de la direction de ce mouvement. Mais, vous savez, les Frères ne sont pas une organisation homogène. Il y a des courants, des sous-courants…» Mais doit-on le croire sur parole? Tariq Ramadan peut-il échapper à cette dynastie familiale qui lui colle à la peau, à son aïeul et ses mirages de grand califat? En 1991, il part au Caire suivre un «stage intensif d’islamisation», accompagné de sa famille. Il s’installe dans l’appartement de sa mère, près de l’aéroport. Contrairement à d’autres, il ne suit pas les enseignements de l’université islamique d’Al-Azhar, mais des cours particuliers, plus discrets, avec des maîtres tels que cheikh Aqbawi, un vieux sage spécialiste du droit islamique. Lors de ce long séjour, il découvre in vivo, dans les banlieues populaires, l’incroyable popularité de son grand-père, Hassan el-Banna. Et surtout la puissance des Frères musulmans. Malgré la répression, l’interdiction officielle du mouvement, les frérots sont toujours là. Il sillonne le pays avec son ami François Burgat, chercheur au CNRS (auteur de «l’Islamisme en face», aux Editions La Découverte). «Nous avons fait Louxor-Le Caire, se souvient François Burgat. Nos points de chute étaient souvent des Frères musulmans.» En 1992, il retourne en Suisse et fonde aussitôt le mouvement des Musulmans et Musulmanes de Suisse. Cette fois, sa ligne politique est claire: il vient «réislamiser» la jeunesse musulmane européenne, en mal de repères. Objectif: la décomplexer. Comment? En insufflant une idée simple: non seulement le musulman n’a pas à se considérer comme un citoyen de seconde zone, mais il doit au contraire se penser supérieur, car l’islam est au-dessus de tout. «Si tu deviens islamiste, toi aussi, frère, tu deviendras un être supérieur», dit-il en substance. Toute sa rhétorique est dans cette formule. Tariq Ramadan est un magicien: aux enfants des ghettos, il offre l’ascension sociale version supersonique, instantanée. Il reprend la formule «la solution, c’est l’islam», comme les soixante-huitards lançaient: «Une seule solution: la révolution!» Le slogan trouve un public. A son retour d’Egypte, quel est son statut? Est-il un cheikh? Un imam? Un prédicateur? Officiellement, il n’est rien de tout cela. Il est Tariq Ramadan, le descendant de la dynastie El-Banna, et cela suffit largement. Pourquoi se barder de titres? Dans ses veines coule le sang du Guide. En Suisse, son parcours politique débute par un bel impair. En 1993, il se retrouve au milieu d’une polémique à propos de la représentation d’une pièce de Voltaire à Genève et à Ferney-Voltaire. Titre de l’œuvre: «Mahomet». La pièce est une satire de tous les fanatismes. Le projet capote car, selon Hervé Loichemol, le metteur en scène, et Yves Laplace, dramaturge, écrivain, il a été victime du «lobbying forcené» de Tariq Ramadan. «Il est intervenu auprès des élus pour que cette pièce ne voie jamais le jour, soutient Yves Laplace. Il a avancé l’argument qu’en pleine guerre de Bosnie critiquer le Prophète était malvenu. Nous disions qu’on pouvait soutenir les Musulmans de Bosnie et ne pas interdire Voltaire. Ce n’est ni plus ni moins que de la censure.» Très vite, la polémique gagne les milieux intellectuels helvétiques. Tariq Ramadan tente d’éteindre l’incendie dans la presse. En vain. Pour beaucoup, son fondamentalisme est désormais flagrant. Derrière celui que certains surnomment déjà «le BHL de l’islam» se cacherait donc un horrible taliban? Sur le thème de la liberté de création, Tariq émettra plus tard, dans un livre d’entretiens avec son ami Alain Gresh, un avis troublant: «Certains savants ont, avec des arguments tirés du Coran et de la sunna, interdit la musique et parfois le dessin et la photographie (et donc la télévision et le cinéma). C’est une opinion parmi d’autres et elle doit être respectée. (…) Les autres, dont nous sommes, devront déterminer une approche sélective dans ces domaines comme dans les autres» («les Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam», Sindbad-Actes Sud, 2003). Une approche sélective… Dans la Suisse prudente, le mini-scandale s’estompe très vite. Tariq Ramadan peut reprendre son bâton de pèlerin. Mais désormais il se méfie des milieux culturels, trop impétueux, trop réactifs. Il se concentre sur les milieux défavorisés. Sans succès. Son mouvement, Musulmans et Musulmanes de Suisse, ne semble pas vraiment décoller. Les immigrés, kosovars, turcs ou albanais, n’accrochent pas vraiment à ses thèses. En France, il semblerait que le ciel soit plus clément. En 1992, ses amis de l’UOIF (Union des Organisations islamiques de France), proche des Frères musulmans, l’ont invité à leur congrès du Bourget. Il a senti une ferveur, un élan, qui n’existent pas dans son pays. Après tout, il pourrait être français puisque sa femme et ses enfants le sont. En février 1994, à Grenoble, il participe à une manifestation pour la défense du voile islamique à l’école. Il rencontre des jeunes Français d’origine maghrébine qui ont créé un mouvement, l’UJM, l’Union des Jeunes Musulmans. C’est le déclic. «Il y a eu comme un coup de foudre, raconte Abdelaziz Chaambi, un des fondateurs de l’organisation. Nous cherchions un porte-voix. Et lui cherchait une terre.» Le Suisse égyptien plonge alors dans la longue histoire des banlieues lyonnaises, les Minguettes, la marche des beurs. Il est happé par l’UJM, participe à toutes les conférences, tous les meetings qui se tiennent au Centre culturel œcuménique de Villeurbanne, rue Georges-Courteline, lieu d’échange interreligieux. Là, il rencontre Gilles Couvreur, représentant de l’épiscopat, le pasteur Jean Costil. Il en séduit certains, en agace d’autres. «Dès que je l’ai vu, explique Jean Costil, j’ai compris. Nous avons les mêmes spécimens dans l’Eglise réformée de France, les piétistes fondamentalistes, des gens lisses, sympathiques, charmeurs, mais qui ont l’âme en acier trempé. J’ai tenté de prévenir mes amis…» D’autres, au contraire, succombent à ses manières de diplomate. De nombreux militants du dialogue inter-religions voient en lui le premier interlocuteur sérieux avec qui ils peuvent travailler, tel Michel Morineau, secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement, une énorme machine de plus d’un million d’adhérents. Le dirigeant syndical, en 1995, apprend la nouvelle de l’interdiction de territoire de Tariq Ramadan par Charles Pasqua. Motif: il pourrait troubler l’ordre public. En fait, les services français soupçonnent le Centre islamique de Genève d’être une plaque tournante du GIA algérien. Aucune preuve ne vient étayer cette rumeur. Résultat: un comité de soutien est constitué autour des gens de la Ligue des Droits de l’Homme et de la Ligue de l’Enseignement. «J’ai tout de suite voulu rencontrer ce garçon, précise Michel Morineau. Ceux qui prétendent qu’il a fait de l’entrisme à la Ligue de l’Enseignement se trompent. C’est moi qui l’ai invité à participer à la commission Islam et Laïcité. Il était un des rares musulmans à connaître vraiment le sens du mot laïcité. Pendant trois ans, nous avons tenu près de 40 réunions. Il n’en a pratiquement manqué aucune.» Et le jeune enseignant islamique séduit, multiplie les conférences, en particulier dans la région lyonnaise, Vénissieux, Chasse, Rillieux-la-Pape. Il enchante ses auditoires, fascinés par ce «prince d’Orient» tombé du ciel. La libraire Tawhid, appartenant à l’UJM, située dans le centre de la capitale rhodanienne, devient son QG. Elle diffuse l’intégralité de ses livres, cassettes audiovisuelles, entretiens. Elle lui consacre pratiquement l’essentiel de ses activités. Tariq Ramadan occupe tout l’espace. Il est devenu en quelques mois la superstar des beurs de la troisième génération. C’est Aladin chez les gones. Un événement le marque: la mort de son père, le 4 août 1995. Saïd Ramadan voulait être enterré à Médine, la ville du Prophète. Refus des princes saoudiens. Après de longues négociations avec les autorités égyptiennes, le corps du patriarche est rapatrié au cimetière Shasi’i, dans le quartier du Vieux Caire, aux côtés de la dépouille du maître, Hassan el-Banna. Quarante ans après, Saïd Ramadan le banni retrouve enfin sa terre natale. Epilogue d’un exil interminable, lancinant, que chaque membre de la famille Ramadan porte comme une blessure jamais cicatrisée. Désormais, même si l’autorité revient toujours à l’aîné, Aymen, Tariq va être en première ligne. Il est l’homme des médias, celui qui ira en pleine lumière. Il doit poursuivre la «tâche du père». Au pas de course. Le « turboprédicateur » est partout. En France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en particulier à Dublin, où il participe à la constitution d’un conseil des fatwas, organisme européen chargé de dire le droit aux musulmans du Vieux Continent. On le retrouve aussi en Malaisie, Indonésie, Soudan, dans l’océan Indien, à l’île Maurice, à la Réunion. Dans de nombreux pays musulmans, il est reçu comme un chef d’Etat. Il n’est qu’un roturier helvétique, un simple chargé de cours d’islamologie à l’université de Fribourg (une petite heure dispensée par semaine), mais pour de nombreux musulmans il est le descendant du Guide, l’héritier, celui qu’Hassan Tourabi, le Frère musulman soudanais, a présenté comme l’homme «porteur de l’avenir de l’islam» sans qu’on sache très bien où et quand il l’a dit. Est-il, comme le prétend Antoine Sfeir, directeur des «Cahiers de l’Orient», le chef clandestin des Frères musulmans en Europe? «A la fin des années 1980, dit-il, le Guide, le vénérable Machhour, lui a confié cette mission très périlleuse. Il ne fait aucun doute pour moi qu’il est un des personnages clés de la Confrérie.» L’intéressé se drape derrière un «je n’ai pas de lien organique avec les Frères», puis remonte dans un train, au pas de charge et poursuit son marathon européen. Comment le suivre? Il ne tient pas en place. Où cette course le mène-t-il? «Contrairement à ce que beaucoup croient, dit-il, je n’ai aucune ambition politique personnelle. Je ne reste jamais plus de trois ans à la tête d’une structure. Je n’ai pas de goût particulier pour le pouvoir.» Electron libre, vibrionnant, insaisissable, toujours entre deux avions, deux trains, deux interviews de télévision, Tariq Ramadan, l’ancien moniteur de ski, godille sur la modernité. Il est un islamiste de l’ère du zapping et de la télécommande. «C’est un télévangéliste rusé, commente le père Christian Delorme, qui fut un de ses premiers fidèles à Lyon. Au départ, on pourrait croire qu’il est en train de fonder un mouvement qui pourrait ressembler à la Jeunesse ouvrière chrétienne, la JOC. Et puis, peu à peu, j’ai été frappé par son côté froid, seigneur égyptien, qui parle lentement, avec suavité, comme un gourou. Je me suis aperçu qu’il ne disait jamais du bien des autres, ni du christianisme, ni du judaïsme, ni de la culture occidentale. Quelque chose me gêne chez lui. Aux Arabes, il dit "mes frères, mes sœurs". Aux autres "madame et monsieur". C’est troublant, tout de même.» A la Ligue de l’Enseignement, de nombreux militants commencent eux aussi à estimer que le «dialogue ne fonctionne que dans un seul sens». Les tensions se durcissent et plusieurs débats deviennent houleux. En 2000, la commission Islam et Laïcité est dissoute et récupérée par la Ligue des Droits de l’Homme, sous la houlette d’Alain Gresh, rédacteur en chef du «Monde diplomatique». A travers ce militant tiers-mondiste, fils d’Henri Curiel, ancien communiste égyptien, assassiné en France, donc, comme lui, très marqué par l’histoire du pays des pharaons, Tariq trouve une nouvelle terre d’accueil: l’altermondialisme. Il est invité au Forum social européen, parmi des centaines d’autres. Paradoxe: la polémique lancée autour de sa participation le dope dans les médias. Et dans les cités. «C’est incroyable, reconnaît-il. Après le Forum, j’avais deux fois plus de monde à chacune de mes conférences.» C’est à cette époque que le ministère de l’Intérieur commence sérieusement à suivre cette «bête de scène islamique». Une équipe de la 13e section des Renseignements généraux ne travaille plus que sur lui. Tous ses prêches, toutes ses conférences sont suivies à la loupe. Un traducteur de la DST est dépêché à la Préfecture de Paris pour décrypter ses quelques textes prononcés en arabe. Nicolas Sarkozy fait remonter un dossier biographique complet. Il comprend que l’homme n’est pas un simple prédicateur. Il n’a pas de parti, pas de journal, pas de véritable troupe? Il a bien plus. Un immense pouvoir symbolique, celui de la dynastie des El-Banna. L’animal politique qu’est Sarkozy flaire le gros gibier. Il prend alors le risque de l’inviter à «100 minutes pour convaincre» sur France2 et gagne le match en le coinçant dans les cordes sur le fameux «moratoire sur la lapidation des femmes». Mais Tariq, l’ancien demi centre du Football Club de Perly, n’aime pas les contre-pieds. Il ressasse cette défaite avec amertume. Il veut sa revanche. Il n’est pas pressé. Il n’a aucune élection présidentielle en vue. «Je pourrais demander la nationalité française, car ma femme et mes enfants ont la double nationalité franco-suisse, mais je ne le fais pas, pour qu’on comprenne bien que le terrain politique traditionnel n’est pas ma tasse de thé, si je puis dire.» En attendant sa «revanche» contre le locataire de la place Beauvau, Tariq Ramadan poursuit sa tournée des popotes: Chicago, Berlin, Italie, Espagne. En avril, il part en Californie pour participer à un forum sur la théologie de la libération. Pendant que le pigeon voyageur islamiste tourne autour de la planète, les services de renseignement européens, en particulier français et suisses, cherchent frénétiquement des dossiers sur lui. Et là, ils plongent dans un labyrinthe. Il y a bien sûr la piste Al-Taqwa, la fameuse banque soupçonnée par les Etats-Unis d’avoir financé les réseaux Ben Laden (voir l’entretien avec Richard Labévière p. 68). Que peuvent-ils lui reprocher? D’avoir un oncle, Al-Islam el-Banna, frère de sa mère, membre du conseil d’administration de cet organisme bancaire et en même temps dirigeant officiel des Frères musulmans? D’avoir passé un an, en famille, en 1998, au Markfield Institute of High Education, à Leicester, grâce à la Islamic Foundation, d’y avoir écrit deux de ses livres, d’avoir bénéficié d’une bourse de 1000 livres sterling par mois? Certes, cet établissement chic, à l’architecture victorienne, où l’on forme les cadres de l’islam mondial, est connu pour être proche des Frères musulmans. Certes, Tariq Ramadan visite parfois, à Birmingham, un lointain parent, Hani el-Banna, président de la très controversée ONG Islamic Relief, pointée sur la liste noire des organisations qui utilisent l’arme de la charité pour «évangéliser» les peuples victimes de famine. Mais Hani el-Banna est un personnage respectable. Il possède la double nationalité britannique et égyptienne. Il vient d’être décoré par le ministre de la Défense, Jack Straw, de l’Ordre de l’Empire britannique, en présence du prince Charles. Alors? Il y a aussi le dossier du juge madrilène, Baltasar Garzon, dans lequel un membre d’Al-Qaida d’origine algérienne, un certain Ahmed Brahim, au cours d’une conversation téléphonique avec un employé de la librairie Tawhid de Lyon, demande si «Tariq viendra aussi». Mais quel Tariq? «Je sais que je suis désormais surveillé en permanence, avoue Tariq Ramadan. Ce n’est pas très agréable, mais je n’y peux rien.» Que peut-il en effet contre ceux qui lui reprochent d’avoir des sympathies coupables pour le théologien des Frères musulmans, Youssouf al-Qaradawi, l’homme qui a autorisé le Hamas à mener des opérations kamikazes en Israël? Enfin, il y a l’assassinat, en 1994, à Genève, d’un diplomate égyptien, membre des services secrets, Alaedine Nazmi. L’homme était chargé de surveiller les activités de la famille Ramadan, en Suisse. Cet épisode a étrangement été passé sous silence. A Genève, entre deux jets, Tariq Ramadan voudrait en finir avec l’ère du soupçon, de la «diabolisation». «J’ai assez répété que j’étais un homme de dialogue, contre toute violence, sauf en Palestine», se défend-il. Là-bas, dans les prisons israéliennes, dans les cachots où sont enfermés les terroristes du Hamas, on peut voir, accrochés aux murs des cellules, des portraits du Guide, le grand-père mythique, Hassan el-Banna, l’homme qui rêvait d’instaurer un nouveau califat à Jérusalem. «C’est un peu son problème, dit Eric Rouleau, ancien ambassadeur de France en Turquie et en Tunisie. Il fait le grand écart entre deux positions, celle de la modernité et celle de l’islam des origines, les droits de l’homme et sa sympathie pour des mouvements violents. C’est une position impossible.» Tariq Ramadan est lancé dans une délicate course d’obstacles. Tiraillé entre la France et l’Egypte, les pacifistes et les kamikazes, il court. Il joue les prêcheurs pressés. Lui qui prétend avoir l’éternité devant lui jongle avec les fuseaux horaires. Que fuit-il? Quels fantômes? Tariq Ramadan a un rêve: rencontrer Zinedine Zidane. En arabe, cela veut dire «la beauté divine»… Tariq Ramadan, star de l’islam de « l’ère du zapping et de la télécommande », marié à une Française, père de quatre enfants, vit entre Genève... et le reste du monde. Serge Raffy
Ramadan antisémite ?
Tariq Ramadan est-il antisémite? Publiquement, il a toujours dénoncé les agressions antisémites, s’appuyant sur le Coran qui appelle à «protéger les gens du Livre». Il a signé de nombreuses pétitions dans ce sens. Mais, à travers ses conférences, il a distillé, à la manière d’un Le Pen, l’idée que les médias seraient dirigés par une «caste», d’où son grossier dérapage sur la liste des «intellectuels juifs» défenseurs d’Israël. Simple erreur d’un homme qui a du mal à tenir sa ligne entre antisionisme et antisémitisme? Dans son ouvrage «l’Islam en question» (Actes Sud) sa position à l’égard de l’Etat d’Israël apparaît clairement. Il est favorable à sa disparition pure et simple: «A terme, écrit-il, il faudra aboutir à l’édification d’un Etat unique (…). Cet Etat devra donner à chacun, juif, chrétien, musulman et humaniste, un statut égal de citoyen et la possibilité de voir son appartenance religieuse équitablement respectée dans les faits comme dans les lieux sacrés.» Ramadan ne précise pas s’il souhaite un Etat islamique en Palestine. Mais il n’a jamais réfuté les analyses de son père et de son grand-père visant à instaurer un grand califat à Jérusalem, donc un Etat islamique. A la différence de Mohamed Latrèche, organisateur de la manifestation pro-voile du 18 janvier, président du Parti des Musulmans de France, ouvertement antisémite, multipliant les provocations, Tariq Ramadan vise le long terme. «Sa stratégie, dit un fonctionnaire de la DST, n’est pas de transformer l’Europe en république islamique, tâche impossible à réaliser, mais à obtenir un rapport de force en faveur des musulmans afin de peser sur la situation au Proche-Orient et d’imposer la disparition d’Israël. Latrèche est un excité qui peut compromettre cette stratégie de lobbying doux. Mais ne vous y trompez pas. Les objectifs sont les mêmes.» S. R. Serge Raffy |
28/05/08
©opyright (très relatif), mais comme certains nous copient sans nous citer ...