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L'Express
du 03/05/2004
Gérard Chaliand
La terreur n'est pas une nouveauté dans l'Histoire: elle a été
utilisée par tous les Etats despotiques pour obtenir la soumission des
populations: songez à la Révolution française, à Cromwell, aux
staliniens, aux nazis. Le terrorisme, tel qu'on l'entend aujourd'hui,
c'est-à-dire la terreur exercée par des groupes qui frappent des
civils et cherchent à impressionner l'opinion, est récent. Il est
apparu comme un substitut à la guérilla, vers 1968. A cette époque-là,
en Amérique latine, les révolutionnaires, tels les Tupamaros en
Uruguay et Carlos Marighella au Brésil, ont compris que la guérilla à
la cubaine était un échec: la paysannerie ne suivait pas. Ils ont
alors inauguré une autre tactique: celle de la guérilla urbaine, une
forme de terrorisme en ville, qui n'a d'ailleurs pas mieux marché. De
leur côté, les Palestiniens ont tiré les mêmes leçons: alors que leurs
actions de commando contre Israël en 1967 et 1968 ne donnaient pas de
résultats, le simple détournement d'un avion israélien par le Front
populaire de libération de la Palestine de Georges Habache leur
offrait la Une de la presse internationale.
L'acte terroriste est donc apparu
comme une meilleure «publicité» pour leur cause.
Le terrorisme, plus publicitaire, s'est substitué à la guérilla. On se
souvient de la prise d'otages aux Jeux olympiques de Munich, en 1972,
qui s'est terminée dans un bain de sang. A ce terrorisme
«publicitaire» s'est ajouté celui d'Etats arabes qui ont utilisé des
groupes palestiniens dissidents pour exercer une coercition
diplomatique: les Syriens, pour obtenir que les Français ne s'occupent
plus du Liban, les Libyens, pour faire pression sur la
Grande-Bretagne… Une deuxième étape vers le terrorisme contemporain a
été franchie en 1979, au moment de la révolution chiite en Iran et de
l'intrusion des Soviétiques en Afghanistan. A Beyrouth, en 1982, des
camions piégés tuent 242 marines et 58 parachutistes français.
Résultat: pour deux victimes islamistes, les Américains, les Français
et leurs alliés quittent le Liban. C'est le plus gros succès politique
du terrorisme.
Et cela va aller en s'accélérant dans les
années 1990.
Plusieurs milliers de combattants formés en Afghanistan vont aller
prêter main-forte au jihad algérien, au jihad bosniaque, puis en
Tchétchénie, au Cachemire… Les cibles, naguère les Soviétiques, sont
désormais les Etats-Unis: attentat contre le World Trade Center
(1993), contre des soldats américains à Riyad et à Dhahran (1995 et
1996), contre les ambassades américaines à Nairobi (Kenya) et Dar
es-Salaam (Tanzanie) [1998], contre le navire USS Cole au large
d'Aden, au Yémen (2000)... Et contre New York et Washington, le 11
septembre 2001, zénith du terrorisme classique.
Mais cette fois, on est loin de la
guérilla, loin de vos révolutionnaires qui se battaient pour le pain
et la liberté. Ce terrorisme-là est idéologique, islamiste, global. Et
il cherche à tuer aveuglément le plus de personnes possible.
Le but habituel du terrorisme n'est pas de tuer
un maximum de gens, il est d'en impressionner un maximum. Mieux
vaut en tuer un et être vu par mille que d'en tuer mille et de n'être
vu que d'un. Il a besoin d'être relayé par les médias. Cependant,
alors que les Irlandais, les Basques et les Palestiniens agissent pour
obtenir un territoire ou un statut, les islamistes, eux, n'ont qu'un
objectif utopique: la reconstitution d'une communauté de croyants, qui
passe par la liquidation des régimes musulmans «impies» comme ceux de
l'Egypte ou du Pakistan. L'islamisme, qu'il faut distinguer de
l'islam, est l'idéologie d'une minorité agissante qui vise à prendre
la tête du monde musulman.
Mais elle n'agit pas non plus pour
défendre les pauvres ou les opprimés. Le terrorisme islamiste n'a rien
à négocier.
Ce n'est pas la pauvreté qui explique le
terrorisme: il ne se manifeste pas chez les Africains.
L'islamisme n'est pas né de la misère, mais de la frustration de la
puissance perdue et du besoin de pouvoir. L'islam a raté la modernité.
Il n'a produit ni la démocratie ni, surtout, la croissance. Les
islamistes rêvent de retrouver un islam qui aurait la pureté supposée
de l'époque du Prophète et d'unir les croyants face à un Occident jugé
dépravé et agressif. Les terroristes islamistes n'ont rien à négocier.
Ils ne veulent qu'une chose: terroriser l'adversaire et l'éliminer.
Pour cela, ils ont engagé une lutte à mort. L'islamisme radical va
faire perdre vingt ans au monde musulman.
Comment les réseaux terroristes
ont-ils évolué depuis le 11 septembre et la riposte des Occidentaux en
Afghanistan?
Ils se sont dilués. L'intervention en Afghanistan a décimé les deux
tiers de l'appareil, et une partie des islamistes s'est repliée au
Pakistan. En 2003, les réseaux se sont reconstitués sur des bases
éclatées, du Maroc aux Philippines. Al-Qaeda est aujourd'hui un réseau
de réseaux qui dispose d'antennes dans les pays musulmans, mais aussi
dans les populations immigrées des pays occidentaux. En Indonésie, la
Jamaa Islamiya regroupe environ 20% de la population, soit 40 millions
de personnes! Il n'est pas difficile d'y trouver quelques centaines de
fanatiques décidés à passer à l'action. Au Maroc, l'islamisme prospère
parmi les chômeurs (35% d'hommes au chômage, essentiellement des moins
de 30 ans).
Comment les terroristes sont-ils
recrutés et formés?
On les recrute dans les madrasa (écoles coraniques). On commence par
tester leur esprit de sacrifice. Puis on leur fait subir un
endoctrinement, par petits groupes, jusqu'à ce qu'ils déclarent leur
intention de commettre un attentat. A Sri Lanka, j'ai vu comment
travaillaient les Tigres tamouls: ils choisissent des adolescents de
14 ans - plus on est jeune, plus on se sent immortel, et on est
suicidaire - coupés de leur famille et les endoctrinent dans des camps
en forêt. L'attentat est préparé pendant de longues semaines, en
groupe, et le futur kamikaze se trouve au cœur d'une logistique telle
qu'il lui est impossible de s'y soustraire. Tous les militants portent
sur eux une capsule de cyanure avec ordre de se suicider plutôt que de
se rendre.
Ces essaims terroristes sont-ils
coordonnés par Al-Qaeda?
Non, pas de centralisation, mais ils partagent une même idéologie. Des
contacts existent: par exemple, ils effectuent des transferts
d'argent, en provenance des pays du Golfe, sans passer par les
banques. En Occident, on redoute les armes de destruction massive.
Mais pourquoi les terroristes utiliseraient-ils des armes biologiques,
chimiques ou nucléaires, très difficiles à manipuler, alors qu'ils
peuvent faire de gros dégâts avec leurs moyens classiques? Ce que les
groupes terroristes ont en commun, c'est leur idéologie, celle que le
wahhabisme propage depuis trente ans au moins. L'Arabie saoudite a
semé les graines grâce auxquelles s'est développé l'islamisme radical.
Ces terroristes ont le sentiment de vivre une épopée, de lutter pour
la grandeur de l'islam contre l'hydre occidentale corrompue. Ils sont
persuadés que leur cause est juste et qu'ils arriveront à mettre
l'Occident en crise et les Etats «impies» sous leur botte.
Cette idéologie se propage aussi en
France, n'est-ce pas?
Oui. Dans certaines villes françaises et dans certaines banlieues se
mène un travail idéologique d'autant plus librement qu'on se trouve
dans une démocratie tolérante. On forme d'abord des militants, parmi
lesquels on recrute de futurs kamikazes. Nombre
de Français, qui proclament volontiers leur antiaméricanisme,
nourrissent l'illusion qu'ils donnent des gages de paix à l'islamisme
et qu'ils sont plus ou moins à l'abri. Il faut bien comprendre ceci:
si vous n'êtes pas d'accord à 100% avec les islamistes, vous êtes leur
ennemi! Pour les islamistes, l'interdiction du foulard à l'école est
une déclaration de guerre: ils la voient comme une attaque contre la
femme musulmane, à qui l'on voudrait interdire d'être pudique. Il y a
un vrai malaise des sociétés musulmanes à l'égard des femmes, une
frustration sexuelle quasi pathologique. L'islamisme cherche à
contrôler les femmes. En France, les islamistes cherchent à nous
culpabiliser, ils nous accusent de les empêcher de vivre selon leurs
convictions. Jouer aux démocrates qui se reprochent leur passé
colonial est stupide. Nous sommes face à un conflit idéologique.
Le voile est en somme le premier pas
vers l'islamisme, le pied dans la porte du représentant en terreur.
Exactement. Le combat pour le voile est une étape vers le contrôle,
par les islamistes, de la population immigrée et de la société où elle
vit. C'est par le contrôle des femmes que se manifeste la pression de
l'islamisme. Dans les années 1950, j'ai connu une Egypte où les femmes
n'étaient pas voilées. Au Caire, aujourd'hui, 80% des femmes portent
le voile. La pression est considérable: on ne peut que constater les
avancées d'un islamisme pas nécessairement terroriste, mais
complaisant à l'égard des terroristes.
Selon vous, c'est donc non seulement
une idéologie religieuse radicale qui fait son chemin au sein même de
nos démocraties, mais bien aussi un véritable militantisme terroriste.
Il n'y a rien de spirituel dans l'islamisme; c'est un mouvement
essentiellement politique. En France, c'est un bras de fer avec la
République qui est engagé!
L'une des pires caractéristiques de
cet ennemi-là, c'est qu'il professe un mépris souverain de l'être
humain. Il peut tuer des femmes, des enfants, des civils sans
sourciller…
Les islamistes vous répondraient que, lorsque les Américains lancent
leurs bombes, ils tuent aussi des enfants, et que ce n'est pas parce
qu'ils utilisent des armes rudimentaires qu'ils sont plus ignobles que
les autres.
Même si les deux sont horribles, on
ne peut quand même pas assimiler un attentat qui frappe volontairement
des civils avec un bombardement militaire en temps de guerre!
C'est pourtant ce que font les islamistes: ils estiment qu'ils sont en
guerre. Ils vous diraient: «Sous prétexte que, toi, tu disposes d'un
appareil légal et que tu te réclames d'un Etat, ta violence serait
plus légitime que la mienne? Eh bien non!» Ils sont ailleurs, dans un
lieu où notre discours sur la personne humaine n'a pas cours. L'islam
reconnaît les valeurs de la civilisation. Mais les islamistes, eux,
sont comme les staliniens: ils ont une mentalité totalitaire.
Comment lutter contre un tel ennemi?
Par le renseignement. Et surtout, par l'infiltration. On sait qu'avant
le 11 septembre les services américains étaient trop focalisés sur le
renseignement électronique et pas suffisamment sur le travail de
terrain. Il faut savoir prendre des risques physiques. Ce n'est pas
via un ordinateur que l'on comprend comment l'adversaire fonctionne.
Il faut être sur place, le voir, le sentir, se mettre à sa place,
essayer de comprendre comment il pense. Les Français, avec la DST,
sont plutôt bons dans ce domaine.
Il va donc falloir «s'habituer» à un
climat de menace terroriste permanente.
Nous y sommes déjà. L'islamisme progresse de l'Afrique à l'Indonésie.
Nous sommes en conflit, comme le montre l'attentat de Madrid. Il y en
aura d'autres en Europe, et ce conflit est fait pour durer une
génération au moins. Pour les islamistes, les attentats ne
représentent que de petits succès ponctuels. Il leur faut s'emparer du
pouvoir ici ou là, déstabiliser des régimes. Autrement, ils tournent
en rond en provoquant des nuisances, certes sinistres mais peu
significatives. C'est pourquoi j'estime que nous sommes en conflit,
mais non en guerre.
Vous baignez quotidiennement dans cette
réalité. Comment en êtes-vous devenu le spécialiste?
Je suis devenu un spécialiste des conflits sans le savoir, en
accumulant une expérience de terrain en matière de guérilla sur trois
continents. Quasi toujours du côté des insurgés, en cherchant toujours
à voir comment on essaie, avec le temps et l'intelligence, de
transformer sa faiblesse en force. J'ai vu cela chez les Vietnamiens
ou les Erythréens, par exemple. Si la guérilla est l'arme du faible,
le terrorisme est l'arme du plus faible encore. Comme dernier recours,
il est légitime de s'en servir, encore faut-il avoir une cause
cohérente, ce qui fut assez rarement le cas dans les mouvements
terroristes des trente dernières années.
Légitime! Vous allez loin! Vous aimez cette
ambiance?
Oui, je le dis franchement. J'aime cette ambiance, j'aime les risques,
je veux comprendre comment, dans une société en crise, certaines
personnes transforment leur faiblesse en force. J'aime acquérir ce que
j'appelle le «savoir de la peau». Au fil du temps, je suis devenu un
observateur sans idéologie. Sur les islamistes, ma position est
claire. Mais je ne condamnerais pas pour autant ceux qui n'ont que la
violence pour obtenir quelque chose.
N'est-ce pas parce que, à force de côtoyer
tous ces extrémistes, vous portez maintenant un regard froid sur
l'être humain?
On utilise toujours le qualificatif «inhumain» pour qualifier certains
actes. Cela n'a pas de sens: c'est au contraire spécifiquement humain.
Nous sommes une curieuse espèce, passionnante et cruelle. Dès que vous
sortez les hommes de leur magnifique contexte institutionnel - l'Etat
de droit, auquel je tiens beaucoup - que vous les mettez dans un
quelconque maquis, alors leur véritable nature s'exprime! J'ai vu des
choses terribles, vous savez... Ce que peut faire un être humain à un
autre être humain, dès lors qu'il le tient à sa merci, est impensable.
Avec le temps, je regarde tout cela avec davantage de distance. Mais
je cherche toujours à comprendre.
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28/05/08
©opyright (très relatif), mais comme certains nous copient sans nous citer ...