|
|
|
|
Comme quoi, il existe aussi une autre façon d'aborder les malheurs de l' islam. |
|
• LE MONDE | 09.09.02 | 12h30 La puissance dans l'impuissance, par Fethi Benslama Quand verra-t-on que l'immense espace de répression et de privation qu'est le monde arabe est en proie à une destructivité sourde ? Les attentats du 11 septembre 2001 ont été vécus en Amérique et en Europe comme une brèche dans le temps, la marque d'un passage à un autre âge. Cette perception presque immédiate a déclenché un immense effet de langage à travers lequel on a cherché à lire le basculement, à en fournir les raisons, à discerner les lignes du futur. Il y a sans doute un usage abusif du motif de la rupture, tant les nouveautés alléguées ne sont le plus souvent qu'une précipitation du cours de ce qui était déjà là depuis longtemps. Mais la formation du spectre de Ben Laden a révélé, encore une fois, une disposition de l'Occident à croire à sa vulnérabilité au moment où il atteint une puissance inégalée, comme s'il se sentait exposé sans cesse à la possibilité imminente de sa fin. Hanté par le glissement du temps hors de ses gonds et la mortalité des civilisations, il a développé un souci aigu de lisibilité du devenir. La crainte ou le pessimisme devant l'événement est l'autre face de la volonté de maîtrise. Cette disposition a cependant ouvert la possibilité redoutable de justifier l'injustifiable, car la logique de la fragilité dans la puissance autorise toutes les dérives, dont l'acte d'autodéfense disproportionné. Dans l'espace qui a vu naître Ben Laden et son réseau, c'est quasiment la logique inverse qui prévaut à l'égard de l'événement. Son vécu est imprégné par la puissance dans l'impuissance, par l'illisibilité du devenir et l'enlisement dans la brume du non-historique. Un an plus tard, on pourrait croire que pour le monde arabe rien n'a eu lieu que la geste d'un chevalier qui a surgi d'une mémoire sans âge pour accomplir un acte foudroyant de justice et se rétracter dans le spectral, là où, entre la vie et la mort, les fantômes gagnent leur invincibilité. Les masses affaissées sur elles-mêmes, ployant sous les dévastations physique, économique, politique et spirituelle n'ont plus que le recours à la sainteté vengeresse du spectre pour se forger une idéalité qui les fait encore tenir debout. Des voix, à peine audibles, tentent d'éveiller les consciences devant le bilan désastreux : voyez le résultat de la bravade du spectre, toutes les causes qui vous tiennent à cœur courent à leur perte : les peuples palestinien, tchétchène, irakien en payent le prix fort, de même que les opposants aux régimes autoritaires et corrompus qui redoublent de férocité au nom de la lutte contre le terrorisme. Mais la puissance dans l'impuissance n'a que faire des comptes, il y a un degré de déréliction contre lequel seule la force du délire peut maintenir en vie. On pourrait accuser encore une fois la religion et, exhibant à nouveau la figure du musulman de synthèse, invoquer sa capacité de soumission au destin et aux forces de son imagination, sa violence réactive, bref, faire encore une fois le procès de l'islam comme l'essence d'une aliénation. La propension à incriminer l'islam atteint un degré de bêtise qui aveugle sur les forces matérielles et historiques qui déterminent la condition des hommes, dans laquelle la religion est un élément dans une série complémentaire de causalités (concept freudien). On voudrait en effet nous faire croire que la religion est un fait autonome, hors le jeu des forces économiques, des rapports sociaux et politiques, des luttes pour le pouvoir. Vouloir placer le taquet de l'explication sur la seule métaphysique de l'islam relève certainement d'une théorie métaphysique du monde. Quand verra-t-on que l'immense espace de répression et de privation qu'est le monde arabe est en proie à une destructivité sourde, organisée par des machines de jouissance du pouvoir qui dispensent depuis des décennies le brouillage, l'insignifiance, la confabulation et l'entrave à l'intelligence dans l'espace public, parvenant à fabriquer des générations de femmes et d'hommes analphabètes de leur monde, le subissant comme un tourbillon d'absurdité ? Quand arrêtera-t-on de recourir aux rudiments de la psychologie morale (humiliation, ressentiment, etc.) pour expliquer que le suicide devient une arme politique, alors qu'il est patent que, dans ces conditions, l'abolition de la demande politique par des systèmes cruels conduit des subjectivités prédisposées à s'anéantir pour restituer en un ultime acte de folie ce qui manque précisément pour rester digne : le politique, dût-il en passer par une syntaxe religieuse ? Que je sache, il n'y a pas dans la tradition de l'islam la moindre légitimation du suicide comme acte de guerre, et les mouvements de libération dans ce monde n'ont jamais recouru à cette arme contre le colonialisme. Là, il y a la vraie nouveauté du terrible sans mémoire. L'occidentalisation du monde, qui est achevée en son principe, tourne dans le monde arabe au désastre, parce que le système de ses gouvernants a, non seulement empêché l'accès des peuples à leurs biens mais, de plus, au langage qui rend rationnel le réel de cette occidentalisation. Un indice relevé dans le récent rapport du PNUD en donne l'ampleur : le monde arabe, naguère passeur du savoir grec, n'a traduit au cours des cinq derniers siècles (y compris les cinquante dernières années de pseudo-modernisation) qu'à peine autant de livres que l'Espagne en un an ! Il y a trois ans, les ministres arabes de la culture réunissaient une conférence autour du thème de "la sécurité culturelle"! Traduisons : produire de l'inculture avec la police de l'identité. A-t-on vraiment idée du degré de bouffonnerie cupide et décervelante de ce système ? On ne comprendra pas sinon pourquoi la révolte contre lui a recouru au langage de la sainteté délirante. On en appelle aujourd'hui de partout à une réforme de l'islam. C'est certainement une nécessité qui prendra beaucoup de temps. Mais il est un objectif beaucoup plus atteignable : que les consciences éclairées de l'Occident réalisent de qui leurs gouvernements sont les alliés, que ceux-ci ouvrent les yeux sur la source du danger qui nous guette tous, bref, que la cause de la liberté dans le monde arabe soit défendue sans tergiversations métaphysiques. Nous dépasserons plus rapidement la réaction des bouffons du Dieu furieux. Fethi Benslama est maître de conférences de psychopathologie et psychanalyse à l'université Paris-VII, directeur du Relais de la Cité internationale universitaire de Paris.
|
28/05/08
©opyright (très relatif), mais comme certains nous copient sans nous citer ...