Hamadi Redissi
Interview de Hamadi Redissi :
“Nous sommes prisonniers du modèle médiéval”
Vous avez développé dans votre livre un nouveau concept : l’exception
islamique. C’est quoi au juste?
L’exception a deux sens. Le premier est valorisant, comme l’exception
américaine par exemple. Elle veut dire que les Américains sont plus
religieux, plus individualistes, plus entreprenants que les Européens.
L’exception est aussi positive quand certaines sociétés gagnent le pari
de la modernité, comme le Japon et les pays asiatiques d’une manière
plus générale. Du reste, je réserve dans mon livre une section où
j’analyse les ingrédients de l’exception japonaise. Le second sens de
l’exception est négatif quand il y a une réserve ou une dérogation à la
règle. C’est dans ce sens qu’on peut comprendre l’exception islamique.
Qui édicte la règle ?
C’est l’Occident en tant que type anthropologique. Suite à un processus
historique complexe, l’Occident est une exception qui s’est érigée en
règle. Il a hissé son type culturel au niveau de l’universel comme
horizon. L’introduction de mon livre porte sur cela. C’est dans ce sens
que l’on peut considérer que l’Islam est une exception par rapport à
cette grande tendance historique qui s’est dessinée à partir du 17ème
siècle en Occident.
Pour une grande partie de l’intelligentsia, des opinions publiques et
même des pouvoirs politiques en termes d’Islam, l’Occident est un
anti-modèle. Nous sommes la dernière civilisation à vouloir encore
rivaliser avec l’Occident. Toutes les autres civilisations ont compris
que l’Occident ne peut être qu’imité ou adapté. Les Musulmans ont cru
qu’ils pouvaient choisir à leur guise quelques éléments de l’Occident
sans aucune cohérence théorique. C’est ce qu’on a appelé l’islamisation
de la modernité ou la conciliation entre la tradition et la modernité.
La réussite de certains pays asiatiques qui ont refusé d’imiter
totalement l’Occident ne peut-elle pas légitimer la recherche d’une voie
spécifique pour la modernité ?
Je n’ai rien contre le brassage culturel. L’Islam aurait pu, et peut
toujours, “monter une affaire culturelle” dans laquelle il trouve une
sorte de compromis entre son identité historique et ce qui est,
aujourd’hui, “la norme”.
Maintenant, ce n’est pas parce que nous avons échoué là où les autres
ont réussi que nous devons considérer notre “voie” comme légitime. Nous
n’avons pas réussi la synthèse, dans le sens de dépassement.
Il n’y a qu’une tension qui n’arrive pas à enfanter une modernité
islamique qui allie la performance économique et une culture en partie
traditionnelle comme c’est le cas de l’Asie.
Contrairement aux thèses culturalistes qui prétendent que cette
impossibilité est due à l’essence de la culture islamique, j’avance deux
pistes de réflexion :
—la première : ce n’est pas parce que l’Islam a refusé d’importer la
technique sans la métaphysique (c’est-à-dire les fondements
philosophiques de la modernité) mais parce que l’Islam n’a pas été
compétitif sur le plan de la technique. Je pense que c’est une thèse
nouvelle dans le débat intellectuel ;
—la seconde : l’Islam s’est complu dans cette mentalité conciliatoire de
l’âge médiéval selon laquelle nous avons réussi la synthèse entre la
philosophie grecque et la prophétie, nous avons été une civilisation du
milieu entre les excès à l’intérieur de notre culture et entre les deux
religions rivales : le Christianisme et le Judaïsme. On trouve cette
tendance jusqu’à Averroes. Cette narration historique est terminée.
Nous avons été prisonniers d’un modèle médiéval que nous voulons ériger
en modèle d’avenir.
Est-ce que cela veut dire que tout le mouvement réformiste musulman
de la fin du XIXème siècle et du début du XXème à totalement échoué à
repenser une identité musulmane moderne ?
Je pense. Dans mon livre je pose la question suivante : pourquoi le
réformisme musulman et même le fondamentalisme —qui n’est pas très
éloigné du fondamentalisme anglo-saxon, d’El Afghani, Abdou, Kawakibi…—
pourquoi ce mouvement a-t-il échoué, intellectuellement cela s’entend, à
réformer l’Islam de l’intérieur ? Ma thèse est qu’il a été trop musulman
et très peu moderne.
On a voulu faire une réforme de l’intérieur en faisant l’économie d’une
autre voie qui était possible : le libéralisme politique moderne. Le
mouvement réformiste n’est pas allé suffisamment loin dans la rupture.
On a écrit très peu de choses, par exemple, sur l’Etat de droit, si l’on
excepte quelques grands intellectuels égyptiens de la première moitié du
XXème siècle, mais ils ont été très vite accusés d’être superficiels.
Dans la conclusion de mon livre, j’aborde cette problématique : comment
des intellectuels comme Farah Antone, Chebli Chemaïl, Taha Husseïn,
Salam Moussa ont-ils été considérés comme des penseurs superficiels qui
n’ont pas compris les enjeux de la modernité… ?
Peut-être parce qu’on a pensé que le socialisme était supérieur,
intellectuellement, au libéralisme…
Non, je ne pense pas à cette tendance-là, mais à des intellectuels comme
Mohamed Arkoun, Hichem Djaïet, Abdallah Laroui, Mohamed Abed El Jaberi…
Tous ces penseurs-là ont considéré le libéralisme politique comme une
technophilie qui n’a aucune profondeur… C’est ce qui explique d’ailleurs
en partie le succès intellectuel du nationalisme arabe et de
l’islamisme.
En lisant votre livre, on a l’impression que les résistances à la
modernisation sont tantôt dans les structures sociales, tantôt dans les
mentalités et la culture dominante. En bref, où réside le handicap
majeur : dans les têtes ou dans les faits ?
Les deux à la fois. Ce qui est important dans les sciences sociales,
c’est la narration qui articule le structurel au culturel. C’est ce que
j’ai essayé de faire dans mon livre. Seulement nos intellectuels se sont
très peu intéressé aux éléments structurels. Il suffit de lire les deux
rapports du PNUD sur le développement social et humain du Monde arabe
pour se rendre compte de l’ampleur du désastre. Nous faisons moins bien
que l’Afrique sub-saharienne.
Ne peut-on pas imaginer dans le Monde arabo-musulman d’aujourd’hui
que certains pays puissent accéder à un niveau de développement
satisfaisant sur les plans social et économique sans nécessairement
passer par une modernisation totale de la culture ?
Dans les sciences sociales, il y a une thèse forte : il existe un lien
entre modernisation sociale et démocratisation. Ce lien n’est ni
unilatéral ni irréversible.
L’économie ne peut pas se développer sans les classes porteuses du
libéralisme qui sont la bourgeoisie et les classes moyennes, ce qui
induit de nouvelles valeurs, de nouvelles habitudes et un nouveau
leadership.
La Chine n’est-elle pas un contre-exemple ?
La Chine connaît actuellement un développement économique remarquable.
Si le système n’implose pas de l’intérieur, il s’adaptera nécessairement
à la démocratie. La démocratisation et la promotion des Droits humains,
historiquement, ont beaucoup contribué au développement économique.
Qu’est-ce qui peut aussi contribuer à la modernisation ?
La mutation des valeurs culturelles. Si les gens se définissent plus
comme individus que comme communauté supra ou infra-étatique. Si la
culture politique promeut les valeurs de l’individualisme et non celles
de l’obéissance et de la hiérarchie… Ces modifications culturelles
générées par l’éducation, le débat public et la pensée des Lumières
aideront énormément au développement économique et social.
Peut-on sortir de l’exception islamique ?
On peut sortir de l’exception économique en transformant l’économie
quasi-rentière en une économie productive. Socialement en libérant la
Société civile et les classes moyennes de la domination de l’Etat.
Politiquement en passant de l’Etat autoritaire à des procédures
démocratiques et par la séparation de l’Etat et de la Religion.
Militairement en déclarant que le Jihad est historiquement révolu. Moi,
je compte sur les Lumières parce que j’y crois. Il y a ceux qui veulent
réformer l’Islam de l’intérieur, c’est leur travail. Moi je fais un
travail autre.
Toutes les élites du Monde arabe stigmatisent l’intégrisme et le
terrorisme en disant qu’ils n’ont rien à voir avec l’Islam. Est-ce une
attitude légitime ou une autre manière de ne pas reconnaître
“l’exception islamique” ?
Les premières pages de mon livre partent de ce constat-là.
Je ne crois pas que le fondamentalisme
et le terrorisme, qui est une excroissance du fondamentalisme, soient
simplement une excroissance. Ils ont des passerelles avec la culture
historique de l’Islam. On ne peut pas se débarrasser de cette part
maudite de notre culture en nous voilant la face. Le terrorisme est
notre production. Il faut se poser la question suivante : comment se
fait-il que la culture islamique, sur la longue durée, produise
régulièrement des gens qui se révoltent seulement au nom de la religion.
Pourquoi sommes-nous condamnés à des révolutions religieuses à
répétition ? Il faut aller au fond des choses et dire clairement qu’il y
a une crise historique de la culture islamique et non seulement, comme
on dit aujourd’hui, une crise de la pensée islamique.
Nous nous sommes constitués à l’âge médiéval comme une exception et nous
avons entretenu cette exception. Nous nous trouvons devant des choix
douloureux que nous refusons de faire. On se replie soit sur le modèle
prophétique, soit sur le modèle séculier des Abbassides.
Comment l’Islam pourrait-il se débarrasser de sa part maudite ?
En faisant une relecture de sa propre tradition et en admettant que les
monstres que nous avons produits sont nos enfants naturels, issus d’une
culture qu’il faut mettre sur le tapis et qu’il faut lui porter la
critique de l’intérieur.
Quelles sont les élites qui sont habilitées à faire ce travail ?
Je pense que c’est un travail collectif où chacun doit apporter sa
contribution.
C’est l’érudit musulman ou l’intellectuel laïque ?
Le pluralisme ne doit pas être uniquement politique, mais aussi
philosophique et intellectuel. C’est aussi le pluralisme des
interprétations. Il faut admettre que toutes les interprétations peuvent
coexister. Si certains pensent encore qu’on peut marier Islam et
démocratie par une nouvelle interprétation des sources religieuses, je
dis “bienvenue” ! Ce n’est pas mon option. Mon option est le modernisme
sur le modèle de la sécularisation et de la libération de la femme. En
un mot, sur le modèle universaliste. Mais je considère que chacun
d’entre nous peut apporter sa part à ce grand édifice qu’est la
modernité. Les élites politiques aussi, qui doivent être animées par un
esprit de compromis et refuser la solution des problèmes politiques par
la violence. Les opinions publiques, aussi, qui doivent être éclairées
par les hommes des Lumières dans un débat public contradictoire. C’est
uniquement de cette manière-là que l’on peut sortir de l’exception
islamique.
Zyed Krichen