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Musulmans libres d'Occident, debout! par Irshad Manji


LE MONDE | 06.11.04
Le meurtre du cinéaste néerlandais Theo Van Gogh nous ramène tous à une irritante et glaçante vérité : plus de quinze ans après la condamnation à mort lancée par le gouvernement iranien contre le romancier Salman Rushdie, ne pas être d'accord avec les musulmans reste une entreprise risquée.
Je parle d'expérience. Mon livre Musulmane mais libre m'a exposée à la colère, à la haine et au vitriol. Parce que je pose des questions que nous autres musulmans ne pouvons plus esquiver. Pourquoi, par exemple, gaspillons-nous les talents de la moitié des créatures de Dieu, les femmes? Comment expliquer l'opiniâtre composante d'antisémitisme qui parcourt l'islam aujourd'hui ? Surtout, comment même des musulmans modérés peuvent-ils faire une lecture littérale du Coran alors qu'il abonde, comme tous les textes sacrés, en contradictions et ambiguïtés ? Le problème de l'islam d'aujourd'hui est que le littéralisme y devient dominant. Les musulmans qui s'offensent de ce questionnement finissent souvent par le renforcer par les réponses qu'ils me font. Je reçois régulièrement des menaces de mort sur mon site. Certains de mes assassins en puissance exaltent les vertus du martyre, et veulent me précipiter dans les flammes de l'enfer en échange de 72 vierges.
D'autres veulent simplement connaître ma prochaine destination afin de détourner mon avion. Bizarrement, je n'éprouve pas le désir de leur communiquer mes déplacements.
Un certain nombre de menaces ont été proférées personnellement et de près. Dans un aéroport d'Amérique du Nord, un musulman s'est adressé à la personne qui m'accompagnait pour lui dire: "Vous avez plus de chance que votre amie." Lorsqu'elle lui a demandé de s'expliquer, il a fait semblant de tenir un revolver dans sa main et de tirer, tout en débitant: "Elle découvrira plus tard ce que ça signifie." Mais, à côté de toutes les menaces, il y a aussi l'aspect positif : je reçois encore plus de soutien, d'affection et même d'amour de la part de mes coreligionnaires que je ne l'aurais cru possible. Deux groupes en particulier, les jeunes musulmans et les femmes musulmanes, ont inondé mon site de lettres de soulagement et de remerciements. Ils sont soulagés que quelqu'un dise à haute voix ce qu'ils n'ont jamais pu que murmurer. Ils remercient de cette permission de penser par eux-mêmes.
C'est pourquoi je n'emmène pas mon garde du corps partout où je vais. Il m'en faudra peut-être un pendant ma toute prochaine visite en France, et je laisserai à mon éditeur le soin d'en décider. Mais, dans ma vie quotidienne, je refuse une protection rapprochée. Si je veux persuader de façon crédible mes coreligionnaires que nous pouvons vraiment vivre tout en étant en désaccord avec la majorité, je ne peux pas avoir constamment un grand costaud derrière moi. Il faut que je donne l'exemple. Jusqu'à présent, ça a marché.
A dire vrai, je n'ai pas essayé de me rendre en Egypte, en Syrie, en Arabie saoudite ou au Pakistan depuis la sortie de mon livre. (Un défi à la fois, s'il vous plaît!) Pourtant, la relative sécurité qui a accompagné mon questionnement de l'islam dans le monde occidental -de la Grande-Bretagne à la Belgique, de l'Australie au Canada, des Pays-Bas aux Etats-Unis- me convainc que les musulmans qui vivent dans le monde occidental se trouvent dans une situation exceptionnellement favorable. Ils sont les mieux à même de faire revivre la tradition islamique de raisonnement indépendant. Pourquoi en Occident? Parce que c'est là que nous jouissons déjà des précieuses libertés de penser, d'exprimer, de contredire et d'être contredits -tout cela sans crainte de représailles d'Etat.
Je ne nie pas que certains musulmans ont été en butte au harcèlement, aux tracasseries policières et à la discrimination de gouvernements occidentaux. J'en ai souffert moi-même pendant la guerre du Golfe, en 1991, quand j'ai été expulsée manu militari d'un bâtiment fédéral d'Ottawa, au Canada, sans raison apparente. Pour autant, rien de cela ne vient contredire la réalité suivante : que si des musulmans dans les pays occidentaux osent poser des questions sur notre livre saint, et si nous choisissons de dénoncer les violations des droits de l'homme qui sont commises sous la bannière de ce livre, nous n'avons pas à craindre d'être violés, fouettés, lapidés ou exécutés par l'Etat pour nos opinions. Mais, au nom de Dieu, quel usage de nos libertés les musulmans en Occident font-ils?
Je sais ce que plus d'un jeune musulman aimerait que nous fassions : que nous tournions vers nous-mêmes notre regard critique et non pas seulement vers Washington. De fait, une immense motivation pour écrire mon livre m'est venue de jeunes étudiants musulmans sur les campus canadiens et américains. Même avant le 11-Septembre, je parlais dans les universités des vertus de la diversité, en y incluant la diversité d'opinions. Après de nombreux discours, de jeunes musulmans émergeaient de l'auditoire, se rassemblaient près de la scène en grande conversation, et s'avançaient vers moi. "Irshad, entendais-je, nous avons besoin de voix telles que la tienne pour nous aider à ouvrir cette religion qui est la nôtre, car, si elle ne s'ouvre pas, nous la quittons."
Ils sont au premier rang de la bataille pour l'âme de l'islam. Quels que soient les risques pour ma propre sécurité, je ne leur tournerai pas le dos, pas plus que je ne refuserai le don de liberté qui m'est offert par la société où je vis.

Irshad Manji est une journaliste et essayiste canadienne, née ougandaise, de parents d'origine indienne.

 

 

 

 

 

 

28/05/08

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