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Pays-Bas
Le modèle en berne
Jean-Michel Demetz
L'Express
mercredi 2 novembre 2005
Un an après l'assassinat par un islamiste du cinéaste Theo Van Gogh, 2
novembre 2004, nombreux sont les Néerlandais qui doutent de leur société
multiculturelle. Traditionnellement bien acceptés, les immigrés sont
aujourd'hui perçus comme un danger et un fardeau dans un pays où au
bien-être individuel se mêle désormais un profond pessimisme collectif
D'un côté, des gargotes marocaine, turque ou libanaise. De l'autre, sur
le trottoir d'en face, un classique coffeeshop. Linnaeusstraat offre le
banal spectacle d'une rue d'Amsterdam. La foule multiethnique se presse
sans s'attarder. C'est ici, pourtant, sur la piste cyclable, que, le 2
novembre 2004, le cinéaste Theo Van Gogh était abattu, puis égorgé, par
un militant islamiste qui lui reprochait d'avoir insulté le Prophète et
l'islam. Un an après, l'ironie veut que ce soit le maire d'Amsterdam, le
social-démocrate Job Cohen, qui se prépare à célébrer la mémoire du
disparu. Ce dernier ne cessait en effet de le mettre en accusation, sur
les plateaux de télévision comme dans ses éditoriaux, pour sa mansuétude
à l'égard de l'islam radical et son apologie d'un modèle multiculturel
en crise.
Longtemps, les Néerlandais se sont satisfaits d'une utopie: celle de la
fin de la politique. Les années 1990 avaient été la décennie glorieuse.
L'économie galopait, les revenus augmentaient pour tous. Le pays s'était
installé dans la conviction que le «modèle du polder», ce consensus
technocratique, était la forme achevée du gouvernement démocratique. En
2000, la coalition au pouvoir jouissait d'une cote de popularité de 80%.
Le taux de chômage oscillait alors entre 2 et 3%, les excédents
budgétaires s'accumulaient. Cinq ans plus tard, ils sont seulement 19% à
se déclarer satisfaits de leurs gouvernants. Cette perte de confiance
frappe toutes les institutions, comme le confirment les enquêtes du
Sociaal en Cultureel Planbureau (SCP), l'Insee locale, réalisées entre
2001 et 2004. Paradoxalement, 88% des Néerlandais s'estiment, à titre
individuel, heureux. Le taux de stress est, ici, le plus faible d'Europe
occidentale. Si le nombre de chômeurs s'est accru, le pays reste riche.
Le revenu annuel par habitant dépasse, en moyenne, 25 000 euros (contre
16 540 en France, en 2001). La banque centrale vient d'évaluer à 260 000
euros le patrimoine moyen des sujets de la reine Beatrix. Mais ce
sentiment de bien-être individuel est inséparable d'un profond
pessimisme sur l'évolution de la société. L'an dernier, 49000
Néerlandais ont émigré. Un record. Les questions de l'immigration et de
l'intégration sont au cœur de cette angoisse collective. «Les
“allochtones” non occidentaux représentent désormais 10% de la
population, explique Paul Schnabel, directeur du SCP. Entre 1995 et
2001, nous avons accueilli 250 000 demandeurs d'asile. C'était trop pour
que notre société puisse s'en accommoder. Car cette irruption rapide de
populations musulmanes [aujourd'hui 1 million sur 16] suscite des
interrogations et des inquiétudes.»
A Amsterdam et à Rotterdam, un tiers de la population est désormais
d'origine étrangère. Une mutation qui ne se passe pas sans heurts. «La
société néerlandaise s'est reconstruite, depuis le traumatisme de la
Seconde Guerre mondiale, à partir du refus de toute forme de violence,
vécue comme perturbatrice et choquante, analyse Abram de Swaan,
président de l'Ecole d'Amsterdam de recherches en sciences sociales.
Nous gérions nos conflits par l'acceptation mutuelle et la négociation.
Nous ne savons plus répondre à la violence. Or, nous voyons arriver des
immigrants prêts à recourir à cette violence physique.»
Les chiffres sont accablants. La proportion de délinquants chez les
jeunes d'origine turque est de deux à trois fois plus élevée que chez
les Néerlandais de souche; de cinq à six fois plus chez les jeunes
Marocains. Dans les petites villes, on manifeste contre la violence du
samedi soir - généralement des échauffourées déclenchées par de jeunes
Arabes et liées à des questions d'honneur. Dans les piscines ou sur les
plages, il n'est pas rare de voir des adolescentes ou des jeunes femmes
se faire pincer les fesses ou tripoter par de jeunes mâles au teint mat
qui feignent de croire que le port du bikini est un sésame pour le
harcèlement sexuel. A Leyde, la prolongation des horaires d'ouverture
des commerces du centre-ville une fois par semaine, le soir, s'est
soldée par un échec. Les clients n'osaient plus venir, intimidés par des
bandes de jeunes Marocains. En réaction, une marque de vêtements fait
fureur chez certains ados néerlandais - Lonsdale. Porté sous un blouson,
le sweatshirt laisse juste découvrir les lettres NSDA, une allusion au
Nazional Sozialistische Deutsche Arbeiter Partei, le parti nazi.
«Récemment, j'ai rencontré un brave bourgeois chrétien-démocrate qui,
les larmes aux yeux, m'a raconté que son fils de 19 ans affichait ce
sigle, témoigne Bart Jan Spruyt, de l'Edmund Burke Stichting, un think
tank de droite de La Haye. Désorienté, il a interrogé son garçon, qui
lui a raconté les tracasseries régulières dont il était l'objet de la
part de Maghrébins de son âge. Le père tombait des nues. Sa génération
n'avait jamais connu de telles tensions.»
Un an après le meurtre de Van Gogh, les Pays-Bas s'interrogent comme
jamais sur leur capacité à faire coexister un modèle libéral avancé avec
des cultures étrangères marquées par l'emprise de la tradition. La
semaine dernière, un programme de téléréalité - qui est née aux Pays-Bas
- proposait ainsi une étude comparée de la fellation par l'homme et la
femme et de la consommation de différentes drogues. Conclusion: l'homme
gagne le match quand sa langue est affublée d'un piercing... Interpellé
au Parlement, le gouvernement jugeait l'émission «pas raisonnable mais
pas illégale». Mais comment auront réagi les imams des 500 mosquées
(parmi lesquelles les plus grandes d'Europe) que compte désormais le
royaume, certaines étant connues pour leurs prêches haineux contre la
décadence de l'Occident? «Nous avons, sans nous en rendre compte, rendu
la Hollande plus conservatrice en important un million de
conservateurs», souligne Joris Luijendijk, ancien correspondant de
presse au Caire et auteur d'Un homme bon bat parfois sa femme, récit de
sa plongée dans l'Egypte fondamentaliste. «Je crois toujours que les
Pays-Bas sont le pays le plus tolérant pour les gays, explique Henk
Krol, rédacteur en chef de Gay Krant. Mais, ces dernières années, nous
recevons de plus en de plus de plaintes concernant des menaces dirigées
contre des gays de la part de jeunes allochtones. Pour que la mayonnaise
prenne, il faut respecter les doses des différents ingrédients. Sinon,
elle rate. C'est la même chose pour un pays.» Krol a lui-même été
poliment pressé par des musulmans d'arrêter ses activités. Quand il a
demandé ce qui se passerait s'il refusait, il lui a été répondu qu'
«Allah décidera».
La condition homosexuelle est un baromètre du libéralisme hollandais: 1
député sur 10 est ouvertement homosexuel. On enseigne dès l'école la
lutte contre la discrimination des sexualités. La presse people traite,
ici, de la même manière le ou la nouvelle petite amie de la célébrité à
la Une. Aussi, au printemps, lorsque le rédacteur en chef d'une revue
gay américaine, le Washington Blade, se fait agresser à la sortie d'un
bar d'Amsterdam alors qu'il tient la main de son compagnon, c'est le
tollé. La publicité mondiale donnée par la planète rose à l'incident
jette une lumière crue sur la dégradation du climat hollandais. «Notre
société respecte, plus qu'ailleurs, l'espace individuel, analyse Frank
van Dalen, président du COC, la plus ancienne organisation gay et
lesbienne au monde. Pour l'islam, à l'opposé, un comportement anormal
met en jeu la cohésion du groupe. Je veux bien dialoguer mais pas au
prix d'un recul de nos valeurs. Vous pouvez vivre votre islam, mais pas
en rognant mes droits!» Parce qu'ils sont néerlandais, Frank van Dalen
et Henk Krol veulent croire que la machine hollandaise à fabriquer du
consensus n'est pas durablement cassée. Mais si le second, qui a connu
les luttes pour l'émancipation, croit aux vertus de la pédagogie, le
premier, plus jeune, s'avoue plus inquiet: «Amsterdam était la terre de
liberté où les gays venaient s'installer. Aujourd'hui, on se dit qu'on
serait, peut-être, plus en sécurité en Frise.»
Que faire de l'islam? La question bouscule les certitudes à l'intérieur
même des partis. A Utrecht, l'adjoint aux affaires sociales
(social-démocrate) Hans Spekman promet qu'il refusera des indemnités de
chômage à une femme qui ne trouverait pas de travail parce qu'elle
porterait la burqa - une preuve, à l'en croire, de sa volonté de ne pas
s'intégrer. «Le débat sur l'islam s'est radicalisé, mais il a perdu en
clarté, regrette Gijs van de Westelaken, le producteur des films de Van
Gogh. On préfère débattre de la forme du débat plutôt que de l'enjeu
réel. Le vrai problème n'est plus désormais l'immigration, mais
l'intégration et la place des mosquées. On a trop longtemps laissé les
immigrés mener leur propre vie en parallèle. Les lois antidiscrimination
ont empêché toute laïcité.» Partisane d'un passage à un Etat laïque à la
française, la députée d'origine somalienne Ayaan Hirsi Ali, menacée de
mort par l'assassin de Van Gogh, a quitté les rangs du Parti
social-démocrate pour rejoindre ceux des libéraux du VVD. Mais, même là,
ses propres appels à mettre fin au financement public des écoles
religieuses ne trouvent pas d'écho. «Quand j'ai écrit, voilà quelques
années, que jamais je n'accepterai qu'une de mes journalistes porte le
voile, ce symbole de soumission, on m'a qualifiée, moi, une femme de
gauche, de raciste d'extrême droite, fulmine encore Cisca Dresselhuys,
directrice du seul «magazine féministe» du pays, Opzij. Les mariages
forcés - 80% des Turcs et Marocains trouvent femme ou époux dans leur
pays d'origine - les mutilations sexuelles, les «crimes d'honneur» - 14
en six mois à La Haye et Rotterdam - autant de nouveaux champs de
bataille qui redonnent à cette féministe historique une nouvelle
vitalité au combat. Elle aussi est revenue de ce multiculturalisme qui,
trop longtemps, a servi d'alibi à une coupable tolérance de
l'insupportable: «Le féminisme a toujours été une solidarité. Certaines
Néerlandaises préconisent de laisser les jeunes Marocaines se battre
seules, à leur rythme. Mais pourquoi perdre cinquante ans pour conquérir
des droits dont nous disposons librement dans ce pays?»
La question de l'islam recompose la gauche. Editorialiste au quotidien
chrétien progressiste Trouw, Sylvain Ephimenco s'apprête à publier un
recueil de chroniques intitulé Contraint à la résistance: «La résistance
pour défendre des valeurs normalement de gauche comme la liberté de
pensée, d'expression, l'égalité des hommes et des femmes, tout ce que le
fondamentalisme islamique essaie de détruire.» Une réponse au pamphlet
de Geert Mak, Condamnés à la vulnérabilité, dans lequel cet intellectuel
dénonce les «marchands d'épouvante». Et, parmi eux, Ephimenco donc. «Une
partie de la gauche refuse la critique de l'islam, qu'elle assimile à de
l'islamophobie et donc à du racisme. Cette gauche-là ne veut pas
admettre que nous nous sommes trompés en nous battant pour la fraternité
multiculturelle. Le multiculturalisme, c'est un instrument du repli sur
soi et de la ghettoïsation voulue. Le laisser-faire des dernières
décennies fait que, désormais, parler d'intégration, c'est proférer une
insulte.»
L'état des lieux est, il est vrai, désolant. Jusqu'à cette année, tout
était fait pour que l'immigré puisse vivre dans le pays sans même
apprendre le néerlandais. Chez le médecin, dans les administrations, des
interprètes étaient immédiatement disponibles. Une politique laxiste de
regroupement familial et de mariages dans le pays d'origine reproduisait
un milieu maternel souvent analphabète. Dans les années 1980, la télé
publique diffusait des bulletins d'information des pays d'origine en
arabe, en turc ou en indonésien. Aujourd'hui, ce n'est plus nécessaire:
chaque «quartier noir» voit les balcons des immeubles hérissés
d'antennes satellite. Mais les enfants d'immigrés restent confinés, par
la ségrégation qui s'est accrue au sein des grandes villes, dans des
«écoles noires». La concentration est impressionnante. «Au niveau
national, 10% des établissements accueillent plus de 50% d'élèves
allochtones; dans les grandes villes, un tiers des écoles comptent 80%
d'allochtones», souligne Sarah Blom, chercheur à l'université
d'Amsterdam.
Avant sa mort, en 2002, Pim Fortuyn avait fait scandale en proclamant:
«Les Pays-Bas sont pleins.» Sa fulgurante popularité et le rejet d'une
classe politique jugée coupée des réalités du pays par une large partie
de l'opinion ont tout bouleversé. «Le programme de Pim Fortuyn a été
récupéré par l'ensemble du spectre politique néerlandais, assure René
Cupérus, chercheur au Wiardi Beckman Stichting, un think tank proche des
sociaux-démocrates. Hier vus comme des victimes, les immigrés sont
désormais perçus comme un problème (pour les droits des femmes), un
danger (via le terrorisme islamiste et la délinquance) et un fardeau
(pour la sécurité sociale).» Le chef de l'opposition social-démocrate,
Wouter Bos, teste d'ailleurs timidement l'idée d'une «citoyenneté
mille-feuille», où les immigrés auraient accès aux programmes sociaux
selon le nombre d'années de résidence. Le gouvernement de centre droit,
lui, tente de circonscrire l'arrivée de nouveaux immigrants. Les
mariages avec des étrangers devraient être plus difficiles. Il est prévu
qu'un «test d'intégration» soit imposé, dans les ambassades des pays de
provenance, sur la langue et la culture néerlandaises, à la charge des
requérants des permis de séjour. Le ministre néerlandais chargé de
l'Intégration a même tenté de convaincre les autorités de Rabat de
mettre fin à la double nationalité pour les Marocains de troisième
génération, afin de contraindre ces derniers à s'intégrer aux Pays-Bas.
Des cours de langue obligatoires seront en outre introduits pour les
résidents déjà dans le pays. En pratique, enfin, il va être plus
difficile d'ouvrir une école musulmane: 200 demandes d'ouverture sont en
suspens.
Parallèlement, l'arsenal antiterroriste a été renforcé. Symboliquement,
un scanner a été introduit au Parlement pour les visiteurs. Car l'Etat
néerlandais a découvert son extrême vulnérabilité. Les menaces de mort
proférées à l'encontre des députés Ayaan Hirsi Ali et Geert Wilders par
l'assassin de Van Gogh ont paniqué les autorités. Par un terrible aveu
d'inexpérience et d'impuissance, la parlementaire a été extradée six
semaines à l'étranger, aux Etats-Unis - le gouvernement s'estimant
incapable d'assurer sa sécurité sur son propre sol. Et le député Wilders
était planqué dans une cellule de prison! Vendredi 14 octobre, la police
arrêtait d'ailleurs sept hommes soupçonnés, selon le procureur, de se
préparer à «une attaque contre plusieurs hommes politiques et un
bâtiment gouvernemental». Parmi les suspects, Samir Azzouz, 19 ans,
relaxé au printemps dernier par la justice, bien qu'on ait découvert en
sa possession des plans de l'aéroport de Schiphol, d'une centrale
nucléaire et du Parlement.
Directeur de Forum, une organisation pour le développement du
multiculturalisme, Sadik Harchaoui dénonce dans les nouvelles mesures
«cette utilisation de l'Etat de droit comme instrument de répression à
l'encontre des minorités ethniques». Et met en garde: «La grande
nouveauté, c'est que de jeunes musulmans résistent désormais à
l'assimilation avec la volonté de provoquer et de choquer.» Une attitude
qui désole l'essayiste Paul Scheffer, engagé de longue date dans le
dialogue interculturel: «Un an après, c'est la méfiance qui s'est
instaurée dans chaque communauté. Les musulmans modérés avaient promis
de s'engager contre le radicalisme. On attend toujours des actes.» Les
pouvoirs publics avaient demandé aux imams de signer une convention de
lutte contre l'extrémisme: à quelques exceptions près, ils ont refusé.
Bien audacieux celui qui se hasarderait à pronostiquer la nouvelle donne
politique qui pourrait résulter de cette drôle d'atmosphère lors des
élections de 2007. «Les élections seront gagnées par l'homme politique
qui inventera les mesures adéquates pour lutter contre la violence
quotidienne dans les rues, prédit Bart Jan Spruyt. Les Hollandais
s'enorgueillissent encore de leur tolérance, mais ils ne veulent pas que
l'espace public leur soit fermé.» Dissident du parti libéral, Geert
Wilders incrimine «le système des partis où l'on progresse en la fermant
et en obéissant à son chef, où on fait carrière comme à la Shell». Pour
l'ambitieux député, résolu à récupérer l'héritage de Fortuyn, «le pays a
besoin d'hommes politiques convaincus de la nécessité d'agir maintenant
contre cette branche fasciste de l'islam».
A quelques jours du fatal anniversaire, le vieux complice de Van Gogh,
Gijs van de Westelak, soupèse le poids de son absence. «Les terroristes
ont gagné, soupire-t-il. En tuant Theo, cette figure de la liberté
d'expression, ils ont été plus efficaces qu'en faisant sauter des
trains. Personne n'a repris son rôle d'idiot du village. Plus aucun
humoriste ne se risque désormais à une blague sur le Coran. Or, abdiquer
un peu de sa liberté d'expression, c'est abandonner toute la
démocratie.»
Post-scriptum
Selon une enquête de l'institut de la statistique néerlandais, la
population d'origine non occidentale vivant aux Pays-Bas, estimée à 9,7%
en 2003, passera à 14% en 2020.
© L'EXPRESS
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