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Extraits du Livre " La femme voilée"
J. Minces (Pluriel)
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La religion et « ce qui est considéré comme bien » sont inextricablement mêlés avec la tradition. Ce qui caractérise encore le monde arabe musulman, ce sont les liens familiaux ou « claniques », étroitement régentés par la loi islamique, et ceci dans tous les milieux – exceptés peut-être chez les intellectuels ou cadres occidentalisés. Les mariages endogames, qui ne dispersent pas les biens ni ne diminuent la puissance de la famille, sont préférés aux mariages exogames, et se font souvent entre cousins plus ou moins proches. Ce groupe familial, au sens large, est la clef de voûte de la société. Pour assurer la pureté du lignage, la fiancée doit être vierge et pour en être sûr, préférence est donnée au mariage précoce des filles. Celles-ci sont éduquées essentiellement en fonction du rôle d’épouse et de mère qu’elles auront à jouer, et très étroitement surveillées dès qu’elles deviennent nubiles. La virginité d’une fille est un bien familial; il conserve, encore actuellement, une grande importance : ainsi, nombre de jeunes filles de la bourgeoisie qui ont mené, au cours de leurs études supérieures, une vie relativement libre, se font reconstituer l’hymen à la veille de leur mariage par des chirurgiens complaisants dont la fortune est vite assurée.
Page 50 -51 mères et les tantes – lorsque la famille élargie vit encore sous le même toit – est précisément conçue pour que la tradition soit respectée. Celle-ci exige que la fillette soit docile, soumise, discrète, active, modeste, ne hausse jamais le ton, n’ait aucune curiosité vis-à-vis de l’extérieur ; ainsi, l’honneur de la famille, qui repose, nous le savons, sur la bonne conduite de la fillette puis de la jeune fille, restera sauf. Elle lui enseigne, à travers toutes les contraintes, que l’objectif de sa vie doit être le mariage puis la procréation. Elle lui impose d’obéir aux ordres de son père, mais aussi de ses frères, fussent-ils beau-coup plus jeunes qu’elle. Bref, on lui donne la meilleure formation possible dès la prime enfance pour qu’elle devienne l’épouse et la mère rêvée. La naissance d’un nouveau-né mâle occasionnera de grandes festivités même chez les plus pauvres, car Dieu a béni la maison. Il sera allaité plus longtemps, porté par sa mère ou ses scieurs plus âgées, dorloté, gâté, gavé. On verra ses caprices d’un œil complaisant, on les interprétera comme autant de preuves de virilité. Par leur propre comportement, fait d’attendrissement et de laisser-faire, les mères créeront les futurs despotes de leurs filles et de leurs brus, reproduisant par là même des schémas dont elles ont souvent eu à se plaindre. Un garçon de quinze ans, travaillant au Caire mais venu d’un petit village de Haute-Égypte, expliquait comment il frappait sa saur aînée lorsque celle-ci ne lui obéissait pas assez vite. Cela allait de soi. « Je pense, ajoutait-il, qu’elle était incorrecte et qu’il fallait la punir, car c’est son rôle de m’obéir. » Caressé, cajolé, admiré par les femmes de la famille, l’enfant mâle est l’objet de toutes les complaisances, de toutes les libertés. Tandis que, très tôt, ses saurs aideront leur mère dans les tâches domestiques – ménage, préparation des repas, ' blanchisserie, soins aux enfants plus jeunes – le petit garçon, jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge d’accéder au monde des hommes, pourra, lui, jouer dans la, rue ou à la maison, faire ce que bon lui semble, ' donner des ordres, infliger des punitions sous l’œil attendri de la maisonnée. Il est vraisemblable que si les femmes – sans excepter les saurs avec lesquelles il joue quand elles sont très petites ou quand elles en ont le temps – conservent cette attitude vis-à-vis du jeune mâle, c’est qu’elles savent que bientôt il sortira de leur giron. En outre, selon la tradition, toute leur vie future de femme est conditionnée par la façon dont les garçons devenus adultes se comporteront à leur égard, c’est-à-dire aideront à leur entretien matériel jusqu’à leur mariage ou accepteront de les prendre en charge si elles sont divorcées ou veuves. En dépit du despotisme du petit garçon, plus ou moins développé selon sa personnalité et l’accent mis sur la respectabilité de la mère, des sœurs et des cousines, il existe un fort attachement des garçons à leur mère et à leurs sœurs. Enfants, ils ont vécu avec elles dans la promiscuité la plus grande. La mère amène son fils avec elle aux bains et souvent il faut l’intervention des autres femmes pour qu’elle prenne conscience que la présence de ce petit garçon « devenu grand » pourrait gêner.
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Enfin nous l’avons vu, le père, aidé de son entourage, relaie les femmes pour inculquer au jeune garçon les « valeurs » masculines de leur monde, valeurs « hypertrophiées ». La puissance virile, par exemple, dont on doit constamment faire la preuve, particulièrement en face de femmes étrangères à la famille, lorsque les lois de l’hospitalité ne les protègent pas; mais aussi, par des vantardises, vis-à-vis des copains. C’est une des raisons qui expliquent le nombre d’agressions ver-bales ou même physiques (attouchements, frôlements, pincements, etc.) dont sont victimes les femmes dans la rue. D’ailleurs, que fait une femme honnête dans la rue ? Pourtant, l’absence de femmes dans les lieux publics a pour corollaire une obsession sexuelle permanente qu’une épouse (ou même quatre) ne peut réduire. Ce phénomène s’est grandement amplifié de nos jours avec l’apparition des publicités, des affiches de cinéma montrant des couples enlacés,
Pages 58 -59 de voir, de sentir, d’agir s’en trouve affectée. D’autre part, s’il ne se conforme pas à l’image de l’homme viril que la société lui renvoie et attend de lui, il est aussitôt déprécié, dévalué, moqué. En ce sens, on peut également parler d’oppression de l’homme *. Cette obligation de machisme se manifeste de plusieurs façons. Sur le plan économique d’abord : celui qui ne peut convenablement entretenir sa famille est déconsidéré et se déconsidère à ses propres yeux, particulièrement lorsqu’il a atteint l’âge où l’on estime qu’il est temps pour lui de ne plus se comporter comme un jeune homme (la quarantaine en général). Sur le plan moral aussi : la chasteté des filles ou de l’épouse est comme on le sait la garante de l’honneur familial. Si la famille ou plus précisément les hommes estiment – à juste titre ou non – qu’une des femmes s’est mal comportée, le père, ou à défaut le frère ou même un cousin, est tenu de venger l’honneur familial, le plus souvent en tuant la fille ou la femme soupçonnée. Un homme se refusant à suivre la coutume perd la face irrémédiablement. Certains groupes sociaux sont plus tolérants, ou moins sourcilleux, et les crimes d’honneur ne sont pas également commis dans toutes les classes sociales. Les élites, la bourgeoisie moderniste, ne s’y plient plus. Au pire, le père ou le frère d’une jeune fille, dont l’inconduite aura été prouvée lui donneront une « bonne correction ». S’il s’agit de l’épouse, le mari demandera le divorce. Au contraire, dans les classes populaires traditionalistes, principalement dans les campagnes, un homme ne peut se dérober sous peine de ne plus être considéré « comme un homme » – y compris par les femmes, bien entendu. Ces dernières ont appris à jouer de toutes les « faiblesses » de leurs parents masculins pour réduire l’oppression qui pèse sur elles; mais en dénonçant ces « faiblesses », elles perpétuent par là même leur propre oppression. Elles obligent les hommes à être l’autocrate machiste que cette société d’hommes a conçu. Il est un domaine où cette virilité, ou plutôt cette déviation, se manifeste tout particulièrement : la sexualité. Celle-ci, dans la tradition islamique, est débarrassée de la notion de péché : l’homme « véritable » a une vie sexuelle importante, ou du moins se comporte comme s’il en était ainsi. Les vantardises, sur ce sujet, sont fréquentes. Avec une femme n’appartenant pas à la famille, l’homme conçoit difficilement des relations autres que sexuelles (son éducation l’en empêche). Une femme étrangère à la famille ne peut être qu’une proie. Cette attitude devient réflexe, malgré la répulsion que lui inspire par ailleurs la femme, être impur par excellence, avec ses menstrues et son sexe porteur de souillure.
Page 62 -63 En réalité, la femme demeure toujours l’étrangère. Elle appartient si fortement à un autre monde que les hommes ne se plaisent vraiment qu’entre eux. Les relations avec les femmes sont uniquement maternantes ou sexuelles. Tous les autres échanges, tous les loisirs, se font ou se passent entre hommes, en qui l’on a confiance, avec lesquels on arrive à partager. D’où aussi une homosexualité masculine forte-ment répandue. Celle-ci, même lorsqu’elle est répri-mée, n’a pas, elle non plus, la connotation de péché, de déviation ou de maladie qu’on rencontre encore dans les pays occidentaux. Et si elle est parfois dénoncée, c’est très probablement parce qu’elle ne peut aboutir à la procréation, un des objectifs majeurs de cette société. Il y a, si l’on veut, deux sortes d’homosexualité. L’une, aristocratique, où le goût pour les tout jeunes garçons est envisagé comme le comble du raffine-ment, dans tout le monde islamique. Ce qui n’exclut nullement le harem. La littérature arabe, persane ou ottomane notamment, est remplie d’allusions de cette nature à la pédérastie. L’autre, « de substitution », est le fait des classes populaires des villes et des campagnes. La pénurie de femmes disponibles et la difficulté de réunir la somme destinée au douaire – toujours obligatoire – retardent souvent le mariage des hommes qui trouvent alors – et momentanément – remède dans l’homosexualité. Celle-ci cesse en général avec le mariage. Il n’y a guère de jugement de valeur défavorable concernant l’homosexuel « actif ». C’est l’homosexuel « passif » qui est mal vu, assimilé à une femme (et bien entendu gêné de l’être). Mais il s’agit souvent d’un homme très jeune, qui prendra sa revanche en devenant à son tour « actif » avec l’âge, ou en se mariant. Il recouvre alors sa virilité.
L’obsession sexuelle de l’homme se manifeste encore plus ouvertement face à une Occidentale. Dans ce cas, la sexualité se conjugue à une forme de revanche « nationaliste » : on veut prouver sa propre puissance, mais aussi la supériorité sexuelle de son groupe. De plus, la femme occidentale n’appartient pas au clan. Donc, tout est permis. Il n’y a plus aucune restriction : on la juge non seulement abordable, mais offerte, car son comportement est à l’opposé de celui que l’on attend d’une « femme décente », et seul le comportement de la femme musulmane traditionnelle est considéré comme « décent ». Aussi, davantage encore que la femme arabe, l’Occidentale est-elle perçue comme une proie. Tout refus de sa part est sujet d’étonnement, parfois de colère, toujours d’agressivité. Ne se propose-t-elle pas par son attitude, son costume, au premier venu ? N’a-t-elle pas la réputation d’être « libre », donc à la disposition de tout homme ?
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28/05/08
©opyright (très relatif), mais comme certains nous copient sans nous citer ...